Un matin Simenon à Liège

L’automne n’est pas toujours lumineux. Il lui arrive d’être mystérieux, pluvieux, voire lugubre et déprimant.

Il y a quelques jours, je m’apercevais subitement que c’était déjà l’automne. C’était un joli matin ensoleillé de fin septembre.

Quelques jours plus tard, changement d’ambiance. Je me retrouvais tout à coup dans une atmosphère automnale sortie d’un roman de Simenon…

Un matin Simenon

Ce matin de début octobre s’annonçait mal. Un ciel gris sale pesait lourdement sur Liège. Encore vaguement ensommeillé, je suis dans le bus qui m’emmène travailler, en direction du centre ville. Par la fenêtre, je regarde ce ciel déprimant. Au loin, les immeubles s’effacent dans une brume poisseuse. Je sors mon téléphone et filme ce travelling lorsque le bus traverse la Meuse.

C’est lors de ces matins plus lugubres que mystérieux qu’on se souvient que c’est à Liège qu’est né Georges Simenon. Ses Maigret ou ses romans durs lui ont valu la réputation d’un maître de l’atmosphère. Un maître qui excellait à camper en quelques mots des ambiances sinistres et inquiétantes, ancrées dans le quotidien.

Simenon à Liège

Le bus arrive à destination au centre de Liège. Je songe à la façon donc la jeunesse liégeoise de Simenon a marqué son oeuvre.

Le célèbre écrivain est né en 1903, rue Léopold, dans le coeur de Liège. C’est dans cette ville qu’il a passé sa jeunesse puis commencé sa carrière. Enfant précoce, personnalité hors norme, Georges se fraye au culot un chemin vers ses ambitions. L’école est d’un ennui mortel. Il doit s’en évader au plus vite.

En 1919, à 16 ans, il pousse la porte de la Gazette de Liège, sur un coup de tête. Il y convainc le rédacteur en chef de l’engager comme reporter-stagiaire. Le jeune Simenon débute aux « chiens écrasés », la rubrique faits divers.

Simenon se passionne très vite pour les enquêtes criminelles. Tout en creusant son trou au journal, il découvre les dessous de la vie dans une grande ville. Il explore les secrets liégeois, ceux de la politique comme de la criminalité. Il fréquente le Liège nocturne, celui des bars et des maisons de passe. Il rencontre des artistes, des anarchistes et des marginaux.

C’est aussi à la Gazette de Liège que Simenon apprend à écrire de façon concise et efficace. Il y rédige plus d’un millier d’articles sous différents pseudonymes. En parallèle, il écrit son premier roman, Au pont des Arches, paru en 1921 sous pseudo.

C’est à Liège enfin, que Georges Simenon rencontre une étudiante des Beaux-Arts, Régine Renchon, qui deviendra bientôt sa première épouse. Mais déjà, Liège est devenue trop étroite pour lui. Le jeune reporter rêve de littérature et d’aventures.

Le café Simenon, en Outremeuse, à Liège
Le café Simenon, en Outremeuse, rend hommage à l’écrivain.

De Liège à Paris

George Simenon abandonne Liège en décembre 1922 pour s’installer à Paris. Il n’a pas 20 ans, son ambition est sans limite. Il attend beaucoup de la Ville Lumière, mais le chemin vers le succès est encore long.

Avant de pouvoir vivre de sa plume, il faut repartir à zéro. Affiner et améliorer son écriture. Se construire un réseau. Les deux premières années à Paris sont difficiles. À coup de détermination, d’obstination et de travail acharné, Simenon s’ouvre un chemin vers cette vie d’écriture dont il rêve.

Georges finit par atteindre son but en écrivant beaucoup : des histoires grivoises, des contes ou des romans de gare, publiés sous différents pseudos. Il écrit ainsi pendant cette période plus de 200 romans sous pseudonymes. Cette production abondante ne lui apporte pas la gloire, mais lui permet de vivre confortablement.

« Je n’écris pas : il pleuvait à verse, j’écris : Maigret était trempé. »

Georges Simenon

Maigret à Liège

Une hypothèse (contestée) affirme que le commissaire Maigret tiendrait son nom d’un certain Arnold Maigret, policier à Liège. Il est difficile de dire quelle influence exactement a eu Liège sur la création du célèbre personnage. Simenon vit depuis plusieurs années à Paris quand il crée ce personnage qui va changer sa vie.

Le personnage apparaît pour la première fois en 1929 dans une nouvelle. Mais c’est en 1931 que paraissent les premiers romans. Le succès est immédiat. Pourtant, c’est avec réticence que l’éditeur Fayard a accepté de les publier. Il estimait que Simenon ne respectait pas les codes du roman policier.

Commissaire à Paris, Maigret fera l’essentiel de ses enquêtes en France. C’est pourtant à Liège qu’il résout un de ses tout premiers cas, dans Le pendu de Saint-Pholien, paru en 1931.

Saint-Pholien est une église située en Outremeuse. C’est dans ce quartier populaire de Liège que Simenon a vécu une partie de sa jeunesse. Simenon s’est souvenu d’un fait divers de ses années liégeoises pour construire son intrigue : le suicide par pendaison du peintre Joseph Jean Klein dans le porche de Saint-Pholien, en 1922.

« La vie de la ville battait son plein dans un quadrilatère de rues qu’on appelle le Carré, où se trouvent les magasins de luxe, les grandes brasseries, les cinémas et les dancings. »

Georges Simenon, Le pendu de Saint-Pholien

Maigret reviendra à Liège quelques mois après Le Pendu de Saint Pholien dans La danseuse du Gai Moulin (1931).

Liège a rendu hommage à Simenon et son personnage en lui dédiant un géant Maigret. On peut le voir déambuler lors des fêtes du 15 août en Outremeuse ou lors des fêtes de Wallonie. Sur la petite place du Commissaire Maigret, près de l’Hôtel de ville de Liège et de la maison natale de l’écrivain, on peut aussi découvrir une statue de Simenon.

Simenon à Liège (illustration vectorielle)
Simenon, habillé comme Maigret, devant l’église Saint-Pholien, à Liège

Le pedigree liégeois de Simenon

En 1938, Liège est le cadre d’un autre roman policier (hors Maigret) de Simenon. Les Trois Crimes de mes amis est un récit en partie autobiographique articulé autour de trois faits divers liégeois dont l’auteur a été témoin, entre 1918 et 1922.

Dans Pedigree, paru en 1948 mais écrit en grande partie pendant la guerre 40-45, Simenon relate son enfance dans le quartier d’Outremeuse. C’est un livre important pour lui. Il en a entamé l’écriture après qu’un médecin lui avait annoncé qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre.

Retour à Liège

En 1952, après un long séjour en Amérique, Simenon revient brièvement à Liège. Il y rend visite à sa mère et est accueilli en héros par les autorités de la ville. Mais tous les Liégeois ne l’accueillent pas à bras ouvert.

D’anciens « amis » liégeois de Simenon n’ont pas apprécié la façon dont l’écrivain les mentionnait dans Pedigree. Ils lui ont intenté un procès en diffamation, qu’ils ont gagné. L’auteur est condamné à leur verser des dommages et intérêts, et le livre est retiré du commerce. Georges est contraint de remanier son récit pour en expurger les passages litigieux.

Simenon vit difficilement la confrontation avec les plaignants et écourte son séjour.

L’atmosphère : le secret de Simenon ?

Jules Maigret est à l’opposé de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot. Homme simple mais perspicace, il résout ses enquêtes en privilégiant l’analyse psychologique et son intuition plutôt que sur les indices matériels.

Ce bon vivant, amateur de bonne chère et de vin, fumeur de pipe, prend son temps. Il « aime humer l’atmosphère, s’imprégner des événements, pour « prendre le train » d’une enquête. »

Simenon construit des intrigues simples où les décors et les personnages prennent l’ascendant. Il excelle à créer l’atmosphère qui va entraîner le lecteur dans le récit, en s’appuyant sur la description des odeurs, de bruits, de couleurs, de lumières et de climats.

En Outremeuse, le quartier de Simenon, sous la pluie,

Simenon, des mots à l’écran

Ce soin apporté aux atmosphères et aux ambiances va donner bien du mal aux cinéastes qui ont tenté d’adapter les romans de Simenon au cinéma ou à la télé. Ils sont pourtant nombreux à s’y être essayé. On dénombre en effet plus de 50 films adaptés de l’oeuvre de Simenon. Et on ne compte plus les adaptations de Maigret à la télévision, de Jean Richard (sans doute le plus connu) à Rowan Atkinson (le plus incongru).

L’héritage de Simenon

C’est en Suisse, loin du plat pays, que Simenon choisit de poser ses valises, en 1957. Il a réalisé ses rêves de jeunesse. Maigret lui a apporté fortune et gloire. Il a voyagé à travers le monde et vécu une vie aventureuse digne d’un roman.

C’est à Lausanne qu’il met un point final aux enquêtes de Maigret. Maigret et Monsieur Charles paraît en 1972. C’est le dernier roman écrit par Sinemon. Au total, il aura signé près de 200 romans sous son nom. Ce nombre double quand on y ajoute les romans écrits sous pseudonyme. Il est l’auteur belge le plus lu et le plus traduit dans le monde : plus de 550 millions d’exemplaires et des traductions en 47 langues).

Georges Simenon meurt en 1989. Ces cendres sont enterrées dans le jardin de sa maison de Lausanne. Mais son « âme littéraire » repose à Liège. C’est dans sa ville natale qu’il a voulu que soient conservées ses archives. Parmi les trésors légués au Fonds Simenon, figurent une soixantaine de manuscrits, des photos, de la correspondance et des objets fétiches qui aidaient l’auteur dans son rituel d’écriture.

Un matin Simenon (ambiance brumeuse et pluvieuse) à Liège

Ambiances liégeoises ?

Si Georges Simenon n’était pas né à Liège, ses atmosphères et son style auraient-ils été différents ? C’est la question que je me pose en descendant du bus. Il est évidemment impossible d’y répondre.

C’est à Liège que Simenon a commencé son apprentissage d’écrivain. Il a emporté une part de sa ville natale lorsqu’il est parti à Paris. Il a plusieurs fois puisé dans ses souvenirs et dans des faits divers dont il a été témoin à Liège pour nourrir ses histoires.

L’épisode liégeois n’est qu’un élément du puzzle Simenon. L’aventureux écrivain ne tenait pas en place. Ses voyages et ses expériences ont affiné son style et enrichi la matière de ses livres.

Ce bref instant dans le bus ce matin-là m’a entraîné dans des directions imprévues. La recherche des secrets des ambiances Simenon m’a mené dans une grande enquête virtuelle. Je me suis passionné pour la vie extraordinaire de l’écrivain.

Ce voyage immobile sur ses traces m’a donné envie de relire Simenon. Il m’a aussi inspiré l’illustration qui figure dans cet article. Je n’ai pas résisté à imaginer l’écrivain de passage à Liège, près de l’église Saint-Pholien, qui lui a inspiré un de ses plus célèbres romans.

Et je termine cet article avec un rapide making of de ce dessin où j’ai injecté tout ce qui me fascine chez Simenon : son chapeau, sa pipe, ses racines liégeoise, évidemment dans une ambiance à la Simenon.

Aller plus loin dans l’univers de Simenon

Pour préparer cet article, j’ai fait quelques recherches. Voici les principales sources consultées.

Sur Simenon

La biographie de Georges Simenon sur la page du Fonds Simenon

La Page Wikipedia de Georges Simenon

Le côté « bigger of life » du personnage et sa vie romanesque que laissent entrevoir ces notices biographiques incitent à en lire plus. La biographie Simenon par Pierre Assouline fait référence (en plus de mille page tout de même !).

Sur Maigret

La page Wikipedia du Commissaire Maigret

Sur Simenon et Liège

La page Wikipedia du Pendu de Saint-Pholien

La page Wikipedia sur Pedigree, le roman autobiographique de Simenon qui raconte sa jeunesse à Liège (et qui lui a valu un procès en diffamation).

Les informations sur ces deux livres m’ont vraiment donné envie de les lire.

Un parcours Simenon vous mène sur les traces de l’écrivain, dans le quartier d’Outremeuse et le centre de Liège


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3 commentaires sur “Un matin Simenon à Liège

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  1. Portrait très intéressant de cet immense auteur, et croquis très réussi (j’ai cru tout d’abord à une affiche !)
    Passionnée de romans policiers, j’en ai lu beaucoup et j’ai vu aussi les films ou téléfilms de Maigret.
    Entre les deux guerres, il a vécu dans un village près de La Rochelle et aussi en Vendée (dans un château près de Fontenay le Comte, on a pu voir ses objets personnels dans son bureau).
    J’ai lu également sa biographie, un très gros livre, édifiant… j’ai oublié l’auteur…

    Aimé par 1 personne

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